Extrait
« Lettre de Jean-Pierre DAUDET »
Jean-Pierre DAUDET
DAUDET Jean-Pierre
Bd Gambetta
13160 CHATEAURENARD
CGT PTT Vaucluse
Chateaurenard, le 5 avril 1987
Cher camarade lecteur
Le camarade retraité EDF de St Gaudens soulève un lièvre de taille quand il dit « Mais j’en saurai quand même plus qu’ils ne voudraient que j’en sache... ». Il pose le problème de l’école et des savoirs qu’on y acquiert.
Faisons un petit rappel historique. Avant Jules Ferry, la France était-elle analphabète ? Beaucoup moins qu’on ne le croit. Les écoles municipales n’étaient pas trop fréquentées mais dans de nombreuses corporations, le contrat d’apprentissage faisait obligation d’apprendre à lire. Ce qui était fait mutuellement par les compagnons de l’atelier. En 1870 par exemple, 70 à 80% des ouvriers parisiens savaient lire et écrire, ils ont fait la Commune... Dans la IIIème République, Jules Ferry n’a pu imposer son école laïque et obligatoire que parce qu’elle permettait à l’état de maîtriser les savoirs et les enseignements. Résultat : 40 ans après la Commune, « l’Union Sacrée » a envoyé nos grands-pères à la boucherie de 14, fleur au fusil ; deux générations avaient entendu les discours des « hussards noirs de la République », il fallait reprendre l’Alsace et la Lorraine à coups de baïonnettes. Mission accomplie M. Ferry.
Ma génération a eu droit à des cartes de l’Union Française et aux leçons sur la civilisation apportée dans les contrées sauvages. Qu’auraient fait ces pauvres Vietnamiens sans les hévéas de M. Michelin ou ces pauvres Noirs sans les cacahuètes de M. Lesueur ? Le racisme et les difficultés actuelles à faire admettre une saine coopération avec les pays en voie de développement ne viennent-ils pas de là ? Mission accomplie M. Ferry.
D’une manière générale, il est admis que pour « réussir », il faut travailler ; pour s’élever dans l’échelle sociale, il faut travailler ; ceux qui n’ont pas bien travaillé à l’école seront des malheureux, condamnés à mal gagner leur vie avec un mauvais métier ; pour bien vivre, il n’y a qu’à bien travailler. Il faut donc être fort et bon dans les matières scolaires les plus aptes à favoriser un « bon » emploi, mathématiques, physique, langues vivantes, technologie, droit, gestion, etc. Mais où sont passés français et philosophie ? A la trappe, ou presque. Ce qui fait que des gens très intelligents, possédant un immense savoir dans leur branche, sont incapables de réfléchir à la finalité de leur être. Ils sont écoutés comme possédant la science, y compris quand ils ressortent les âneries de l’idéologie dominante à des travailleurs non avertis. C’est comme ça qu’on hésite à élire un ouvrier à de hautes responsabilités. Mission accomplie M. Ferry...
En effet, les savoirs nécessaires à transformer la société ne sont pas ceux nécessaires pour en gravir les échelons. Il ne faut pas compter sur l’école de la République pour apprendre à nos enfants ces savoirs transformateurs. Elle forme toujours 30% de lecteurs par tranche d’âge, guère plus qu’avant 1939. Et dans ces 30% de lecteurs, il y a surtout des enfants « haut de gamme » ; quant aux quelques-uns d’origine populaire qui se faufilent, beaucoup ne sauront jamais comment transformer la société, ils se contenteront de leur « réussite » en conseillant aux autres d’en faire autant. Mais aujourd’hui, cela ne suffit plus, la modernisation (robotique, ordinateurs, électronique, biotechnologie, etc.) nécessite énormément de bons lecteurs. La démocratie que veut la CGT aussi.
Le danger pour cette démocratie, c’est qu’il est impossible de nos jours de s’informer ailleurs qu’à la télévision si on n’est pas un lecteur moyen. Mais comment lire complètement un tract, comment argumenter dans une discussion si on ne connaît pas la VO, si on n’a aucune lecture théorique et politique ?
Nous arrivons à un constat : l’école d’aujourd’hui avec ses méthodes d’apprentissage d’hier, avec sa façon d’enseigner à partir de situations fictives, théoriques, complètement en dehors de la vie et de l’imagination de 70% de nos enfants, a fait son temps. L’Education Nationale, plus que centenaire, est devenue un gros dinosaure qui ne remplira pas sa fonction d’éducatrice du 21ème siècle. Des associations voulant promouvoir un nouveau type d’enseignement s’en rendent compte tous les jours. Les grandes déclarations d’intention des syndicalistes FEN, SGEN et FO ne me contrediront pas, mais leurs actions sont une véritable chape de béton pour que rien ne change et rien ne changera de l’intérieur : une majorité réformiste ne sera jamais révolutionnaire. Un de mes enfants en CM2 a dans son cartable le célèbre Bled faisant référence à des textes ministériels de 1938 et un autre livre de français à des textes de 1947... Ajoutons aussi le décret des maîtres-directeurs contre lequel luttent de nombreux enseignants, en dehors des « grandes » institutions syndicales maison. Nous arrivons à la conclusion que les démocrates à sensibilité révolutionnaire que nous sommes doivent éduquer les hommes. On n’est jamais si bien servi que par soi-même.
Je connais mal ce qui se fait dans les écoles syndicales. Je n’ai fait que le stage de base, mais j’en ai connu d’autres où il m’est tombé une avalanche de lectures à faire, sans savoir par quel bout les prendre et m’enlevant l’envie de poursuivre plus tard. J’étais un mauvais lecteur. Maintenant j’en suis un moyen, le stage ELMO avec l’AFL m’a permis d’entrer dans des textes dont je me croyais exclu ; mon sens critique s’est développé. Je ne prends pas pour argent comptant n’importe quel bouquin écrit par n’importe quel « nom » médiatisé. J’ai compris la nocivité de la télévision actuelle, ses émissions pour enfants et celles, puériles, pour adultes. Bref, la différence entre être et paraître m’apparaît assez vite, je crois.
Etant donné que l’essentiel de notre propagande et des savoirs « transformateurs » passe par des écrits, si les ouvriers, nos syndiqués, nos militants ne lisent pas parce qu’ils lisent mal, nous avons la responsabilité de leur apprendre à bien lire. Les gens qui sortent de l’ENA ont fait de la lecture rapide, la classe dominante ne se trompe pas : elle donne les savoirs nécessaires à leurs tâches à ses grands commis. Pourquoi la CGT n’apprendrait pas la même chose à la classe sociale qu’elle défend ? Incluons dans toutes nos écoles ou stages quelques réflexions sur la lecture. Depuis tes quatre articles, Le Peuple ne doit pas en manquer de pertinentes, et il ne faut pas hésiter à en porter ailleurs, GFEN, AFL et d’autres, rien n’est à négliger. C’est par le brassage des idées que les progrès se font, que les techniques s’affinent. Au fil des expériences, ça ne m’étonnerait pas qu’on se rende compte qu’il faut donner de l’ampleur à l’amélioration des techniques de lecture chez les travailleurs. Cet investissement devrait s’avérer très « productif et rentable » pour un syndicat de classe.
C’est peut-être long, mais tu lis vite et bien et sauras trier le positif, s’il y en a, du négatif, et il doit y en avoir. Dans un précédent courrier, je t’avais proposé de participer à cette promotion de la lecture, par le biais de l’AFL, dont je suis un des rares membres non enseignant ou professionnel du livre, je peux faire profiter la CGT de ce que j’ai appris et de ce que j’apprendrai.
Fraternellement.