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« Les passeurs de livres de Daraya » et « La médicalisation de l’échec scolaire »

Lus par Jean-Pierre LEPRI et Albert SOUSBIE

LES PASSEURS DE LIVRES DE DARAYA, UNE BIBLIOTHÈQUE SECRÊTE EN SYRIE

DELPHINE MINOUI, LE SEUIL, 2017,158 p. 16€

Daraya « était » une banlieue rebelle de Damas qui a soutenu le siège des armées d’Assad et de ses alliés russes et iraniens. Dans les gravats de la ville bombardée copieusement, une quarantaine de jeunes, non-violents, partisans d’une 3ème voie entre Assad et Daech, exhument des livres. Ils les rassemblent dans une bibliothèque souterraine secrète. Ils y indiquent le nom des propriétaires pour que ceux-ci ou leurs descendants puissent les récupérer à la fin de la guerre. Cette bibliothèque, symbole du refus de toute domination politique ou religieuse, connaît un Immense succès, malgré les bombes, la famine, les gaz, les ruines... « Les l’ivres sont des armes d’instruction massive — qui font peur aux tyrans. » La ville a fini par être rasée, « mais pas les idées ». Un récit vivant, simple, authentique qui, au-delà de l’histoire et de sa leçon, touche à l’essentiel de l’humain et de l’humanité.

Lu par Jean-Pierre LEPRI

LA MÉDICALISATION DE L’ÉCHEC SCOLAIRE

STANISLAS MOREL, LA DISPUTE 2014,210 p., 20€

Retrouvant les services de l’Éducation Nationale en 2014 après plus de 10 ans d’absence, l’auteur de ces lignes avait été surpris par les enseignants et les autres professionnels des établissements : tous intégraient à leur pratique la prise en compte de troubles particuliers, touchant un grand nombre d’élèves - phobie scolaire, dyslexie, précocité intellectuelle, hyperactivité, pour n’en citer que quelques-uns. Tout le monde contribuait à leur dépistage et se souciait de les voir traiter par des spécialistes extérieurs au système scolaire. Nul ne s’interrogeait sur la réalité de ces dysfonctionnements, personne ne doutait de la validité des diagnostics qui les établissait. Les remédiations prodiguées hors de l’école n’étaient guère analysées, malgré leurs ambitions pédagogiques. Cette manière de concevoir l’échec scolaire comme un problème strictement Individuel et de nature psychologique ou médicale appartient aujourd’hui à la routine professionnelle. On ne la questionne plus. Dans son livre, La Médicalisation de l’échec scolaire, Stanislas Morel, maître de conférences en sociologie, retrace la construction de cette prétendue évidence. Il montre pourquoi ces diagnostics et les traitements qui les accompagnent paraissent de plus en plus naturels. [1]

Enquête sur une conception non questionnée.

L’ouvrage explique que la médicalisation de l’échec scolaire prend son essor à la fin des années 80 avec la redéfinition de l’échec scolaire. Celle-ci conduit à interpréter le phénomène comme la somme de défaillances individuelles d’élèves « à besoins éducatifs particuliers » qui [...] relèvent d’aides personnalisées et spécialisées. [2] Les conceptions sous tendues par cette approche sont soigneusement rappelées : « Les élèves en échec, dont personne n’ignore qu’ils sont très majoritairement issus des classes populaires, voient leurs difficultés imputées à des handicaps médicaux ou psychologiques appelant adaptations, compensations et, au moins dans certains cas, renoncements. [...] Plus l’élève est jeune, moins ses difficultés sont rapportées à des facteurs socioculturels et plus elles sont imputées aux dysfonctionnements psychoaffectifs ou cognitifs de l’individu (à un déficit de « conscience phonologique » par exemple, pour l’apprentissage du langage écrit.) [...] Cette façon d’envisager le problème tend à naturaliser des différences dont les sciences sociales ont montré l’étroite corrélation
avec l’origine sociale.
 »

Quid des bases scientifiques ? L’auteur parle de la fascination exercée par les neurosciences ainsi que du pressentiment que le Graal organique des difficultés scolaires est sur le point d’être découvert. Le chapitre 5 (Interprétations médico-psychologiques de l’échec scolaire) peut servir d’antidote à ces tendances très présentes aujourd’hui. Il examine les positions et les pratiques des professionnels concernés. On apprend ainsi, par exemple, que « le diagnostic [de troubles spécifiques des apprentissages - TSA] est rarement perçu comme robuste par les soignants eux-mêmes, qui ont conscience qu’ils sont dans l’incapacité d’établir une différence objective entre un très mauvais lecteur et un enfant dyslexique. » Un rapport de l’INSERM abonde dans ce sens : « Il n’y a pas de distinction nette entre enfants bons lecteurs et enfants dyslexiques, mais un continuum au niveau des performances de lecture. » [3] Etc.

Cette naturalisation des difficultés des élèves doit beaucoup aux transformations sociales, à l’action des experts et des hauts fonctionnaires en charge des questions scolaires. L’auteur les retrace. Il se focalise ensuite sur le rôle joué par les différents acteurs de terrain, parents compris. Relevons, parmi d’autres éléments, les rapports entre la médicalisation du scolaire et... la scolarisation du médical : « On peut se demander si l’implication des professionnels du soin dans le domaine de 1’échec scolaire ne traduit pas l’emprise croissante des problèmes scolaires sur l’activité de nombreux professionnels, à commencer par les spécialistes de l’enfance exerçant dans les professions de santé. De fait, les médecins, les professions para médicales, les psychologues, comme d’autres professionnels travaillant avec les enfants (les travailleurs sociaux, par exemple) se trouvent de plus en plus confrontés, parfois contre leur gré, aux demandes de résolutions de l’échec scolaire émanant de l’école ou des familles. [...] La production du savoir médical relève [aussi] de la dépendance
accrue des professionnels du soin par rapport aux problématiques scolaires. On remarque, en effet, à quel point les diagnostics actuellement les plus utilisés sont construits à partir de critères scolaires. La dyslexie, la dyscalculie, la dysorthographie sont autant de diagnostics qui, comme leur nom l’indique, sont calqués sur les catégories scolaires.
 »

Au final, l’état des lieux est impressionnant : « Dans les écoles où nous avons enquêté entre 2005 et 2008, près d’un tiers des élèves avaient été suivis, à un moment ou un autre de leur scolarité, par un ou plusieurs de ces spécialistes. [...]
Auparavant mobilisés pour expliquer une frange très réduite de cas d’échec (là 2%), les interprétations médico-psychologiques seraient aujourd’hui applicables à 10 à 20% de ces cas. Certains médecins prétendent même que la quasi-totalité des cas d’échec comporterait une dimension médico-psychologique.
 » La conclusion de l’ouvrage est ainsi fondée à rappeler qu’une telle approche « menace de faire perdre de vue que les difficultés d’un cinquième de la population scolaire à acquérir convenablement les savoirs fondamentaux doivent avant tout conduire à une remise en cause du fonctionnement de l’institution scolaire et à des réformes pédagogiques de fond. »

La place des enseignants et la légitimité en pédagogie :

Le chapitre 4 se situe du côté des enseignants et de leur rôle dans la diffusion de la médicalisation de l’échec scolaire. Il met à jour les logiques qui poussent ces derniers à recourir aux professionnels du soin pour diagnostiquer et traiter les élèves en difficulté :

► Les professeurs font tout d’abord appel aux orthophonistes et/ou aux psychologues pour répondre aux nombreuses injonctions auxquelles ils font face et notamment à celle, particulièrement forte, d’être réactifs face aux problèmes scolaires des élèves. Il leur est demandé d’appliquer la logique de précaution, c’est-à-dire de tout mettre en oeuvre, le plus rapidement possible, pour déceler, interpréter
et corriger les difficultés des enfants, y compris en mobilisant leurs « partenaires » des secteurs médico-sociaux.

► D’autre part, s’ils sollicitent ces derniers, ce peut être aussi dans le but de faciliter leur travail pédagogique en déléguant en partie le soin des élèves les plus en difficulté.

► Enfin, les enseignants contribuent à la médicalisation de l’échec scolaire en s’appropriant les catégories de classement et de pensées des professionnels du soin qu’ils sont amenés à côtoyer. Celles-ci présentent, pour eux, l’avantage d’offrir des solutions directement applicables et de les décharger de la responsabilité des difficultés de leurs élèves.

Dans ce cadre, les professeurs des écoles se montrent « de moins en moins assurés de leurs capacités à remédier aux difficultés de leurs élèves dans le domaine des apprentissages langagiers. » [4] Ils peuvent adresser aux professionnels du soin des élèves qui ne relèvent pas du handicap mais qui connaissent des difficultés avec la langue : des émigrés maîtrisant mal la prononciation du français, par exemple.

Le dernier chapitre pointe « un double transfert de la légitimité pédagogique : tout d’abord des sciences humaines et sociales vers les sciences expérimentales. Ensuite des métiers de l’enseignement vers les professionnels du soin. » Une des dernières phrases du livre devrait interroger les enseignants, du moins ceux qui restent sou-
cieux de leur rôle et de la valeur de leurs analyses : « La reconnaissance d’un groupe
professionnel étant étroitement corrélée à produire et à contrôler le savoir sur lequel sont fondées ses pratiques, l’accentuation du transfert de la production de l’expertise pédagogique en dehors de l’école marque le déclin des métiers de l’enseignant, cantonnés au versant pratique de leur activité
. [5]

Lu par Albert SOUSBIE
« Les passeurs de livres de Daraya » et « La médicalisation de l’échec scolaire »

[1Pour une présentation détaillée, voir : https://journals.openedition.org/lectures/16569

[2MOREL signale que des prémisses apparaissent néanmoins plus tôt. Jacques FIJALKOW en avait témoigné : « Le 21 mars 2001, un Plan d’action pour les enfants atteints d’un trouble spécifique du langage officialise l’existence de la dyslexie dans le cadre éducatif. La question des difficultés d’apprentissage de la lecture revient à trois acteurs - Éducation nationale, Santé et secrétariat d’État aux personnes âgées et aux personnes handicapées. L’Éducation nationale n’est plus seule maîtresse du jeu. » In VEI Enjeux, n°126, septembre 2001

[3Dyslexie, dysorthographie, dyscalculie. Bilan des données scientifiques. Rapport de l’INSERM paru en 2007

[4Le psychopédagogue Daniel CALIN donne sa version de la même réalité : Difficultés scolaires, échecs, troubles, handicaps, cette accumulation de concepts disparates est probablement significative du désarroi de nombre d’enseignants spécialisés face aux évolutions récentes, tant institutionnelles que « culturelles ». Avec les enseignants des classes ordinaires, confrontés à ce même bazar conceptuel, on tend à passer du désarroi à la panique : http://dcalin.fr/textes/difficultes_scolaires.html

[5Une telle inquiétude a déjà été exprimée dans nos colonnes : « L’instituteur, le professeur auraient à attendre du savant qu’il leur trace la voie. Pris entre deux exigences, d’obéissance aux prescriptions de l’État et de soumission à la Science, ils seraient quasiment interdits d’interrogation et sommés d’exécution, privés de projet pour mieux se consacrer au programme. » - Jean-Pierre BÉNICHOU, « Le devoir d’innover », A.L. n°38, juin 92