Langage
« Les Colosses de Martin Jarrie »
Léa MARTIN
Dans cette rubrique dédiée aux langages « outils conceptuels pour se représenter le monde, le comprendre et le transformer », Léa Martin, directrice du Centre André François [1], témoigne ici de la lecture faite par les visiteurs de l’exposition consacrée à Martin Jarrie. Cette exposition, comme toutes les autres associées à des visites et à des animations, sont autant d’occasions de confronter les jeunes visiteurs à des échantillons du patrimoine artistique tout en développant leur art de regarder, de ressentir, d’exprimer et de faire. Ensemble et avec les médiateurs, il s’agit de s’approprier les codes d’un langage (ici, la peinture) de manière critique de façon à augmenter sa présence au monde, en tant que spectateur et en tant qu’acteur.
À l’occasion de l’exposition Et j’ai mangé la peinture, qui s’est déroulée du 7 octobre 2017 au 28 février 2018, le Centre André François donnait à voir une quarantaine d’œuvres originales de Martin Jarrie, peintre et illustrateur [2]. Parmi elles se dressaient, grandioses, trois des Colosses (série de 7 dessins) réalisés par l’artiste en 1996. En nous basant sur les réactions des visiteurs (enfants, adultes) face à ces images, nous souhaitions vous en offrir la lecture approfondie qui a résulté de ces rencontres collectives.
Leurs tailles imposantes (87x164cm) et leurs physiques trapus ont donné leur nom aux Colosses. Squelettes mécaniques, postures figées, lignes droites et angles vifs : il est aisé de voir en ces figures de robustes automates ; le travail en série (répétition de la même silhouette) intensifiant cette idée de « machines ». Robuste. Du style invincible ? Un physique de super-héros ? Cela n’est pas si évident. Car si certains les rapprochent volontiers des Power Rangers [3] (les trois couleurs, bleu, rouge, jaune y étant peut-être pour quelque chose), Les Colosses ne sont, pour d’autres, pas si costauds que ça ! Ça se voit avec le rouge. Tout tient avec une petite ficelle. Moi, si je viens avec des ciseaux et que je la coupe, tout tombe. Les Colosses sembleraient donc avoir leur talon d’Achille : des pieds (d’argile) qui, dessinés de profil alors même que le reste du corps est présenté de face, fragilisent l’équilibre du corps ; des os qui, fabriqués avec des tabourets dessinés à l’envers et à trois pieds seulement (Colosse Bleu) n’assurent pas une résistance extraordinaire...
Il y a un aspect « trucages grossiers » qui renforce l’impression de corps imaginaires (ou d’anatomies réinventées comme l’écrit Martin Jarrie), cependant on croit à leur véracité. Ils sont faux, mais quand même inquiétants : peut-être parce qu’on ne voit pas l’expression de leur visage ? Pas seulement, il y a une ambiance qui se dégage de ces tableaux, de ces « robots » qui nous replongent dans des décors de vieux films de sciences fiction datant du début du 20ème, des films réalisés par les expressionnistes allemands comme Le Cabinet du docteur Caligari (1920) de Robert Wiene ou Métropolis (1927) de Fritz Lang.
Les Colosses peuvent mettre mal à l’aise, mais de là à faire peur ! « Leurs jambes sont si petites qu’on voit bien qu’ils ne seraient pas capables de nous rattraper si l’on se mettait à courir. Ils sont grands, mais ils sont lents », presque tendres. Il y a chez eux, quelque chose de l’Automate dans Le Roi et l’Oiseau [4] : ce géant de fer qui, à la fin du film, s’anime de sa propre volonté pour libérer un oisillon de sa cage et écraser celle-ci d’un seul coup de poing. Délicat, en effet, d’imaginer Les Colosses dangereux, surtout quand on sait que Martin Jarrie a fabriqué toute cette série de Colosses dans un état d’exaltation et de plénitude : J’avais l’impression de réaliser quelque chose de sacré, comme un rituel, d’être une sorte de marabout. Une anecdote, racontée par l’artiste, se rattache ainsi au Colosse Jaune : J’ai recouvert la silhouette de ces petits bouts de papier qui me servent à étaler les couleurs et inscrit le nom de celles-ci Je pensais, sans être vraiment dupe, me débarrasser ainsi de mes problèmes respiratoires rencontrés depuis quelques années et peut-être liés à l’utilisation de la peinture acrylique.
Dans le catalogue de l’exposition [5] l’artiste confie encore que tous
ces Colosses sont des autoportraits. Il voulait « traduire avec chacun d’entre eux une sensation physique et psychique différente ». Michel Chaillou, dans Le Colosse machinal [6] - conte écrit d’après Les Colosses de Martin Jarrie -, a justement convoqué cette idée de sensations en inventant l’histoire d’un homme qui ne peut pas se retourner. Alors il se
crée des infinis de torticolis, marche en crabe pour essayer de savoir, de se voir en entier. Il espère des vitrines, de la moindre flaque, qu’elles lui livrent enfin l’envers de sa personne (...) car lui ne se connaît que de face ; et peut-on vivre en toute loyauté avec soi, en ignorant la moitié de son être ? ».
Plateaux, axes, cerclages : on comprend que certains visiteurs aient pu évoquer les dessins de Léonard de Vinci en observant ces tableaux. Mais c’est autre part que Martin Jarrie a puisé son inspiration : en 1996, la Bibliothèque Nationale de France présentait Anatomie de la couleur : l’invention de l’estampe en couleurs [7], une exposition dans laquelle étaient présentées des planches anatomiques grandeur nature réalisées par Jacques-Fabien Gautier Dagoty (1716-1785). Martin Jarrie, qui a vu cette exposition, explique avoir été très frappé par la beauté et la force de ces gravures et s’en être inspiré pour réaliser ses Colosses.
Du Colosse bleu et du Colosse rouge, Martin Jarrie nous donne à voir le squelette : disques, fils, bâtons... ces deux-là sont passés aux rayons X. Les spectateurs, dans l’espace, se positionnent souvent avec assez de recul pour les contempler en entier, de la tête aux pieds. Le Colosse Jaune, en revanche, invite à se rapprocher : on l’observe souvent plus longuement et de près, à la recherche de détails qui pourraient nous aider à comprendre, comme pour les deux autres, ce qui constitue son ossature. Exercice difficile, sinon impossible, sous ces couches de peintures épaisses, opaques, qui, pour Martin Jarrie, sont un peu comme les différentes strates ou peaux qui nous constituent. (...) On a beau soulever toutes ces couches une par une, le mystère reste entier. (...) C’est comme si cette peinture lui faisait une carapace d’écailles colorées, dorées.
[1] Le Centre André François est le Centre Régional de Ressources sur l’Album et l’Illustration à Margny-lès-Compiègne : www.centreandrefrancois.fr.
[3] Power Rangers est une série télévisée américaine relatant les aventures d’une équipe de super-héros qui, grâce à leurs costumes, possèdent des capacités physiques supérieures à la normale.
[4] Le Roi et l’Oiseau est un dessin animé français créé par Paul GRIMAULT sur des textes de Jacques PRÉVERT et d’après La Bergère et le Ramoneur de Hans Christian ANDERSEN. Sorti en 1980, sa préparation a commencé dès 1946.
[5] Et j’ai mangé la peinture (catalogue de l’exposition), Centre André François, 2017.
[6] Le Colosse machinal a été publié par Nathan Jeunesse à l’occasion de l’exposition du même nom présentée lors du Salon du livre de jeunesse en Seine-Saint-Denis en 1996. Sur une idée d’Henriette Zoughebi.
[7] Anatomie de la couleur : l’invention de l’estampe en couleurs (catalogue de l’exposition), Bnf, 1996.