Editorial

« Développer la lecture ? Non. Renforcer la vie avec l’écrit »

Robert CARON

Une conviction nécessite des pièces (à conviction). Depuis des années nous en avons accumulé bon nombre. Et lorsqu’une conviction tourne à l’évidence, on s’étonne qu’elle ne soit pas davantage partagée. Dit autrement : « Nous sommes convaincus et il est bien dommage que les autres ne le soient pas ». Ainsi, nous sommes convaincus que le noyau dur du changement social se niche dans la capacité de chacun à s’équiper des outils pour penser le monde, son monde. Nous avons donné un nom à ce noyau : « le rapport à l’écrit ». Et nous nous engageons avec force courage à vouloir partager cette conviction. On ne peut pas se battre sans arme, alors commençons à nous occuper de ces armes.

Pourtant, la société, les groupes auxquels nous nous adressons avec toute la fougue dont nous sommes capables a d’ores et déjà et depuis longtemps placé la lecture du côté d’un « supplément d’âme » ou d’un objet « de plaisir » qui ne peut que, dans le meilleur des cas, améliorer le bien-être de l’individu, de la personne mais en aucun cas devenir le levier de transformations sociales nécessaires. Ils ne sont pas fautifs de cette compréhension mais victimes de l’arsenal de discours émanant de la « domination » qui ne souhaite en aucune manière un quelconque changement et encore moins que les « dominés » en viennent à se mêler de ce qui les regarde.

Puisque le drapeau et la bataille « lecture » sont ainsi perçus par ceux qui auraient un intérêt à s’en emparer, il nous faudrait peut-être partir sur un autre terrain. Nous le savons pourtant : « un groupe qui vit est un groupe qui lit »... Alors ? Pourquoi ne pas partir de ces groupes qui, encore aujourd’hui, n’ont pas totalement perdu cette étincelle qu’est la vie et qui ne se contentent pas de ce qu’ils savent déjà faire.

Un peu partout, des groupes s’investissent dans de multiples pratiques. Ils poussent leurs envies, leurs passions toujours plus loin. Ils se réunissent régulièrement, parlent et partagent. Ils mutualisent des adresses, des recettes, des sources. Et ils pratiquent, pratiquent sans discontinuer. Ces lieux d’énergies sont aussi des lieux où ce que nous savons faire peut trouver une écoute attentive. Mais nous ne sommes pas là pour « développer la lecture » dans leur club ou leur association, nous sommes là pour « développer leurs pratiques par la lecture ».

À Bessèges [1], à travers la production des monographies sur des personnes, des lieux, des manifestations, nous avons rencontré une belle surprise : celle du club de boules. Ils sont revenus nous voir quelques temps après la production d’une de ces monographies pour nous demander de recommencer mais avec une participation plus grande de leurs pratiquants. La première avait été écrite et réalisée par des enfants en « classe lecture ». Et en réponse au « Pourquoi ? » que nous leur posions, ils ont répondu : « Vous savez, depuis la brochure, on y pense tout le temps. Et on se dit qu’on ne peut plus jouer aux boules comme avant. On ne peut plus être ensemble comme avant ». Donc, une piste : travaillons à ce que les footballeuses ne puissent plus jouer ensemble comme avant, que les danseuses ne puissent plus danser comme avant, que les boxeuses ne puissent plus mettre KO comme avant... Et tout ça pourquoi ? Parce que nous avons réussi à leur faire vivre la puissance de l’écrit.

« Développer la lecture ? Non. Renforcer la vie avec l’écrit »

[1Bessèges est une ville du Gard où l’AFL a implanté le Centre National des Classes Lecture à la fin des années 80.