Dossier

« 3000 photos... 12 cartes postales »

Laurence DAUQUET

« Les raisons du délaissement (du Tiers paysage NDLR) tiennent au regard porté par l’institution sur une catégorie de son territoire : exploitation impossible ou irrationnelle / exploitation non rentable / espace destructuré, incommode, impraticable / espace de rejet, de déchets, de marge / espace d’insécurité / espace non revendicable, privé d’espérance. »

Gilles Clément, “Manifeste du Tiers Paysage”.

« Si vous interrogez le réel avec une pensée simplifiante, le réel sera extrêmement simple. Si vous l’interrogez avec une pensée complexifiante, le réel sera complexe. Cela veut dire qu’il y a toujours plus de choses dans le réel que n’en peut concevoir l’esprit humain. »

Edgar Morin, cité par Martin Vanier in “Qu’est-ce qu’un tiers espace”, 2000.

Ce témoignage vise à retracer le cheminement d’un groupe d’enfants de CM1/CM2 qui, pendant 8 mois, a produit une série d’images destinées à renouveler l’offre de cartes postales du village.

Rentrée de septembre : un moment long, dense, difficile mais des plus importants dans le calendrier scolaire, celui où vont se décider les orientations du travail de l’année. Chacun, dans le groupe, y compris l’adulte, participe aux échanges : nous proposons, discutons, éliminons des pistes de travail pour aboutir au choix de la production à venir, parmi tous les possibles imaginés. En ce mois de septembre 2014, une première idée surgit : elle fait suite à l’invitation d’une association du village qui a proposé, au mois de juin précédent, une rétrospective des cartes postales anciennes de Saint-Martory. Si nous faisions des images « d’aujourd’hui » aux mêmes endroits, et que nous les publiions côte à côte ? Rapidement, les enfants qui connaissent bien le village alertent les autres : certains lieux photographiés il y a un siècle n’existent même plus ! Le village est composé de deux zones : un village-rue médiéval et une plaine appelée encore par les anciens le « faubourg ». Toute une partie du faubourg, actuellement construite et habitée, n’était à l’époque peuplée que de quelques vaches, de maigres potagers et d’un petit nombre de fermes modestes. Evidemment, les cartes postales anciennes que nous avons trouvées représentent « la ville » uniquement... c’est-à-dire les quartiers « historiques », de passage, de commerce, ceux en vieille pierre. Ce questionnement va nous lancer dans une réflexion plus générale sur l’image et une certaine inégalité dans sa représentation. De toute façon, que ce soit du faubourg ou de la ville, il n’y a aujourd’hui pas beaucoup d’images de « nous ». Remettre en scène des photos vieilles d’un siècle, c’est adopter un point de vue d’il y a un siècle, c’est « fossiliser » un territoire... Plusieurs enfants qui vivent dans le faubourg « nouvellement » habité revendiquent une représentation de leur quartier.

D’après plusieurs témoignages, « ceux de la ville » ont longtemps regardé de haut « ceux du faubourg »... L’histoire va-t-elle se répéter ou allons-nous une bonne fois pour toutes considérer que chaque quartier a droit à sa représentation ?

• L’edelweiss est une fleur de montagne poussant à plus de 1300 mètres d’altitude. • Le patou des Pyrénées est un chien de montagne utilisé dans les estives par les bergers pour défendre le troupeau contre les prédateurs. • Saint-Martory est un village de plaine, avec une altitude entre 300 et 400 mètres. Les premières montagnes à l’arrière plan sont au moins à 20 km.

QUI VEUT-ON TROMPER ?

Le sous-entendu de cette image nous renvoie efficacement (pour ne pas dire violemment) à ce que nous sommes tous ici : des habitants d’une zone que les géographes n’arrivent même plus à définir, tellement la « campagne » et ses jolies images d’Epinal sont aujourd’hui transfigurées. Une zone pour laquelle on copie des paysages d’ailleurs quand on veut la représenter ! Une zone « entre deux », avec des parcours chaotiques, des paysages compliqués... Qui voudrait en faire des images ? Qui cela ferait-il encore rêver ? Qui aurait seulement l’idée de regarder avec attention ? Nous, assurément, mais pas pour rêver. Pour comprendre ce qui est arrivé, ce que nous sommes.

Nous n’avons jamais été sollicités pour moderniser les cartes postales du village. Si nous souhaitons mettre en œuvre une production réelle, dirigée vers la population réelle, il vaut mieux nous donner nous-mêmes nos missions car il est bien évident qu’aucune ne nous parviendra spontanément ! Nous ne répondrons pas à une proposition institutionnelle, nous nous répondrons à nous-mêmes. Même au sein de locaux scolaires, l’activité ne doit pas se réduire à des réalisations factices, pour deux raisons au moins. La première, c’est que les productions « vraies » permettent d’aspirer à apprendre vraiment et efficacement, et la seconde, c’est que produire « en vrai », c’est accepter de se soumettre au jugement de la société, c’est-à-dire être de plain-pied dans le monde. Produire pour l’extérieur, c’est se demander comment l’objet produit va être accueilli, va être lu. On ne fait pas semblant. Ce ne sont pas des professionnels de l’enfance qui accueilleront notre travail. D’ailleurs, la société attend si peu de ses jeunes enfants qu’aucune demande n’est vraiment formulée, signe du statut qu’on accorde à celui qui n’est pas encore adulte. On lui demande du joli, du mignon, éventuellement, du cabotin, mais rarement du malin ! Tout ce personnel de l’enfance réfléchit à « faire faire » quelque chose aux jeunes, même si c’est factice (du point de vue de la production) et hypocrite (du point de vue de la réception).... « Ils sont encore si jeunes !!! ». Ce statut de « petit, pas encore capable de parler au monde » va même jusqu’à être incorporé par les fameux « petits » qui vous disent en fin de projet « C’est pas mal, ce qu’on a fait, quand même, pour des enfants ! » Alors, même si personne ne nous l’a demandé, nous nous décidons : nous réaliserons des images, que nous réussirons, choisirons, aimerons, trierons, publierons, vendrons, et les voisins, les amis, les personnes âgées qui connaissent chaque recoin de chaque talus jugeront, conseilleront, apprécieront, critiqueront. Ce sont eux qui garantiront la pertinence de notre travail. On se fixe les projets que l’extérieur ne pense même pas à nous proposer puisque l’école fonctionne en vase clos ! Il est tellement urgent de penser à déscolariser tout ça....

Les enfants de l’école de Saint-Martory n’en sont pas à leurs premiers questionnements sur le territoire proche. Depuis 2011, plusieurs productions ont déjà vu le jour et tenté de montrer ce qu’un enfant peut comprendre de la complexité d’un lieu [1].

Lorsqu’un livre d’entretiens avec des habitants paraît en 2012 [2], les enfants, focalisés jusqu’alors sur l’écriture de leur texte, découvrent l’étendue des dégâts, en parcourant les photos qu’ils avaient prises lors de ses temps de rencontres : une seule a pu paraître dans l’ouvrage ! Les autres, indispensables à la publication, ont dû être « sous-traitées » à un photographe, pour des raisons de délai d’impression du livre. Sur ce nouveau projet, les photographes seront les enfants, qu’on se le dise ! Une nouvelle fois, il va s’agir, lors de plusieurs sorties, d’ouvrir les yeux sur son cadre de vie, d’aller à la rencontre de cet espace environnant, d’apprendre à poser un regard sur un « paysage » en pleine mutation... Pour garantir l’aboutissement du projet, le groupe décide de s’enrichir de la présence, à ses côtés, d’un photographe qui apportera ses connaissances et ses savoir-faire, indispensables pour parvenir aux termes de cette action : Laurent se joint à nous à ce moment-là. Intéressé lui aussi par les questions de représentation de la vie des gens dans ces zones qu’on ne sait pas nommer, appelées par commodité la campagne, il ne faut pas lui expliquer longtemps ce qui ne sera pas négociable : c’est le groupe qui s’organise, qui planifie, qui prend les photos et les décisions. Il nous aide à réunir les conditions nécessaires pour espérer y arriver (taux d’encadrement des sorties, conseils, apports historiques, théoriques, retours réflexifs avec nous, prêt de matériel, etc.).

Créer des cartes postales : une fois la chose dite, mille questions émergent... Il faut réfléchir à ce qu’on veut montrer. « Après la première guerre mondiale, à côté des grands éditeurs nationaux, de petits photographes locaux vont fixer, pour la postérité, les événements marquants, les scènes typiques de la vie quotidienne, de la vie politique, etc. Des hôtels, cafés, restaurants, des commerces en tous genres, utilisent la carte postale comme moyen publicitaire : le propriétaire pose avec ses employés et sa famille, devant la vitrine. Tous ces petits moments de l’histoire locale sont aujourd’hui précieux et très recherchés. ». Ce texte tiré de Wikipédia dévoile une « ligne éditoriale » très claire : c’est la France des petits chemins creux, celle de Jean-Pierre Pernaut, celle où ce qui se passe loin de la ville sera qualifié de charmant, typique, ancestral, bucolique... Que perçoivent en 2015 des enfants de cet environnement, décrit ainsi ? Voilà la problématique dont va s’emparer le groupe : dénicher des morceaux de vie, réécrire l’histoire de ce territoire, bannir les stéréotypes et les clichés...

Une organisation commence à se dessiner. Les 24 acteurs du projet vont se partager le travail selon trois zones géographiques. De retour à l’école, tout sera regardé en groupe entier, jugé, classé, rangé dans des dossiers. Chaque réunion de travail essaiera de préciser des orientations et des pistes de recherche pour la sortie suivante... La première séance de prises de vue a lieu au tout début du mois d’octobre. Aucune consigne supplémentaire n’est donnée par les adultes pour compléter celle décidée par le groupe : on prend des photos destinées à devenir cartes postales. Si tout se déroule dans une bonne ambiance, le traitement des images, une fois la prise de vue en extérieur terminée, se révèle beaucoup plus compliqué que prévu : plus de 1000 photos à trier ! Les premiers temps de découverte et de lecture révèlent des cadrages problématiques, des flous inattendus, la voiture du tonton ou le chien pelé du voisin : trois jours minimum seraient nécessaires pour les regarder toutes ! En accord avec lui, le groupe décide que l’intervenant les regardera seul puis en livrera une analyse à partir de quelques images intéressantes qu’il aura sélectionnées... Ce sont ces échanges entre amateurs et professionnel qui vont donner sens et matérialité au travail des enfants. Les propos de Laurent ont consisté, bien évidemment, à offrir son regard d’adulte-photographe sur Saint-Martory, mais aussi, de livrer un témoignage du groupe d’élèves au travail. « Sans les confondre avec un adulte, on permet aux enfants de connaître les réalités dans lesquelles ils vivent, de chercher à les comprendre, de projeter et réaliser des actions visant à les transformer soit à leur échelle, soit en association avec des adultes. » [3]

La semaine suivante, nous disposons de plusieurs dossiers... Tout d’abord, celui des choses à ne plus jamais faire (chiens qui s’accouplent, devanture de la pizzeria...). Tout le monde rate des photos, le déchet est même un des principes de la photographie ! On insiste sur le fait qu’une photo « ratée » peut révéler une bonne idée. Il faut alors la considérer comme un brouillon... Si les enfants comprennent parfaitement cette notion dans le cadre d’une production de textes, ils ont énormément de mal à l’associer à la production d’images.

Ensuite, vient le dossier des photos très intéressantes, avec un regard déjà aiguisé, mais incompatibles avec l’idée première de carte postale (les barreaux aux fenêtres de la Poste, les lignes électriques qui jalonnent une petite rue). C’est dans la lecture de leurs propres images et leur confrontation que les enfants ont pu, peu à peu, se préciser leur commande, en clarifiant ce qu’ils ne voulaient pas. On se met facilement d’accord sur le fait que telle ou telle image NE PEUT PAS être une carte postale ; quant à définir ce qu’est une carte postale, c’est, bien sûr, beaucoup plus hasardeux ! Mais, il n’y a pas forcément d’urgence à définir ce qu’on cherche... Le groupe s’inscrit bien dans une action de production. Tous les acteurs, enfants comme adultes, acceptent de commencer dans l’incertitude, admettent cette dernière comme un élément clef du processus naturel de toute construction au lieu de chercher à éliminer prise de risque et inconnu. Tous vivent l’intégralité d’une expérience. Personne, de par son statut, ne peut prétendre conduire les actions et en prévoir les résultats. Le temps est davantage perçu comme une durée, une garantie, une stabilité, une répétition, une constance pour vivre et travailler ensemble plutôt que comme une échéance à respecter pour dérouler un programme dans son intégralité. Viennent d’autres images, celles sur lesquelles il fallait qu’on prenne des décisions car il s’y passait quelque chose qui répondait à nos intentions. Cette troisième catégorie a été source de nombreuses prises de conscience : que cherchions-nous à dire ? Fallait-il se spécialiser dans les « monuments » (comprendre les vieilles pierres), dans les jardins coquets, les maisons anciennes ? L’intervenant a apporté un vocabulaire technique précis, que la plupart des enfants ne connaissaient pas, ou bien qu’ils n’employaient pas très à propos. On a donc précisé nombre de concepts photographiques (point, cadre, point de vue...), apparus, de manière obligatoire, lors des analyses de leurs images. Ces termes techniques devaient être compris et utilisés par tous pour assurer la réussite du projet. Enfin, nous avons abordé des questions plus larges relatives à l’acte de production d’images : nécessité de réfléchir à ce qu’on est en train de faire, de ne pas accepter la réalisation de « photos automatiques » où seuls le hasard et la machine décident. L’expérimentation nous a permis de prendre conscience que photographier, c’est faire un choix, que cadrer, c’est proposer un point de vue. Nécessairement s’est alors posée la question de la responsabilité du faiseur d’images : la photographie ne devrait pas servir à produire les images les plus laides et les plus ridicules possibles…

Accompagner un groupe d’enfants préoccupés par toutes ces questions a quelque chose de très drôle (parce qu’au départ, ils tombent à plat ventre dans tous les stéréotypes et clichés, avec une générosité sans faille !) mais aussi de prodigieux. Peu à peu, les catégories classiques de la représentation disparaissent : « faire » un paysage, « montrer » un monument... D’autres regards émergent : la lumière illumine le fleuve à cet endroit, le sommet du Cagire nous rappelle le travail d’Hokusai, la forme d’un nuage, d’une flaque... Si nous nous sentons obligés de proposer une image de l’église, pouvons-nous matériellement faire une image « classique », avons-nous le bon appareil, l’avion qui va nous surélever ? Finalement, ne sommes-nous pas tout aussi touchés par le travail des sculpteurs sur les chapiteaux en pierre jaune ? Les valeurs de cadre évoluent... On se rapproche, on scrute, on compare, comme si on commençait à entrer vraiment dans le langage photographique.

Quand l’hiver est venu, il nous fallait bien continuer ! Les maisons grises, le ciel gris, les arbres gris... nous étions face à un nouveau questionnement. Comment des enfants pouvaient-ils prendre conscience que la météo peu clémente n’était pas forcément une malédiction ? Qu’au contraire, les lumières d’automne et les gros nuages sombres, pouvaient créer une ambiance très intéressante, à condition de les prendre en compte dans la composition choisie ? On s’est accordés sur ce qu’on chercherait pendant la saison grise : être attentifs à la lumière, au ciel, aux nuages, et pas seulement à « ce qu’on va photographier ». Même si elle peut se révéler tentante, l’équation « grand ciel bleu = belle photo » peut être abandonnée... Mine de rien, voilà une avancée considérable ! Finalement, nous ne chercherons pas forcément le ciel bleu des dépliants touristiques, mais plutôt quelque chose d’évocateur qui, au premier regard, pourra assurer de la saison pendant laquelle le cliché a été réalisé.

De sortie en sortie, le nombre d’images produites diminue considérablement. Les enfants ont compris que c’était même un critère de réussite du travail de leur groupe : « On fait peu de photos, il y a peu de déchet au final ». D’ailleurs, c’est l’une des premières questions à chaque retour, « Aujourd’hui, combien en tout ? ». En comparaison des 1000 clichés du début, nous ne dépasserons jamais plus les 200... Tout est cadré sur un pied photo. On discute le cadre en équipe. On passe beaucoup de temps à regarder, à chercher des axes et des points de vue. Les enfants se déplacent, ils ne restent jamais coincés sur un point de vue, ils bougent jusqu’à s’estimer à l’endroit idéal. À de nombreux moments, ils « réécrivent » en direct, en prenant une photo, puis une autre juste un peu décalée, un peu plus ou un peu moins en surplomb, pour pouvoir les comparer de retour en classe. Plus tard, vient la phase de retouche sur les images qu’ils sélectionnent eux-mêmes. À l’aide du logiciel Photoshop, ils recadrent, changent de format d’image, « réchauffent » ou « refroidissent » les couleurs, mais toujours en petits groupes, pour conserver la qualité des échanges et l’intellectuel collectif qui permet de prendre les décisions. Laurent écrit à ce moment : « Ils sont très concentrés, ils réfléchissent à ce qu’ils photographient, mais ils sont toujours très actifs et très enthousiastes. Je me réjouis quand je vois la qualité du travail de mon groupe, et que je mesure, ensuite, en parlant avec Laurence, le degré de détresse scolaire d’enfants qui se sont révélés brillants lors de la sortie photos ».

De plus en plus, les enfants se mettent à proposer des lieux à photographier. Ils argumentent sur le relief, le point de vue, l’ambiance de cet endroit. Ils rapportent à l’école les idées de promenade faites en famille ; certains parents proposent aussi, avec la fierté de celui qui connaît « un coin » hors des sentiers battus. Systématiquement, ces endroits sont repérés sur carte et discutés en groupe, « qualifiés » par des nouveaux mots que les enfants n’utilisaient pas avant : ouvert, fermé, angoissant, en friche, pesant, végétal, des nouveaux mots pour dire leur territoire. Provoquer des échanges, des regards croisés entre enfants et adultes aura aussi été au centre des préoccupations de ce collectif.

Aujourd’hui, une série de 12 images est imprimée et vendue dans le village. Il y a ceux qui soutiennent, qui envoient à nouveau des cartes postales à leurs amis, à leur famille. Il y a ceux qui boudent l’initiative. Il y a le nouveau responsable du bureau de poste qui ne peut pas vendre les cartes dans son agence, car il en a l’interdiction : « Pas de concurrence aux produits La Poste », lui dit sa hiérarchie. La complexité demeure. Mais le projet est fini, il a abouti. La souscription lancée dans le village a permis en quelques jours de réunir la somme pour imprimer les cartes. Les enfants sont fiers. Pendant le séjour en camping à la fin de l’année, ils ont même pris... des photos ! Pour les adultes, la question de la représentation de notre territoire proche reste entière. Au fur et à mesure que nous progressions avec les enfants, les questions se multipliaient : pourquoi avons-nous le sentiment d’être « mal vus » par la ville, et mal accueillis par les quelques représentants du monde campagnard ? « Qu’est-ce que c’est que cette zone ? »

La définition des territoires ni urbains ni ruraux est d’actualité. Et Saint-Martory n’en a pas l’exclusivité ! C’est un enjeu de luttes dans le champ de la géographie, et plus largement, dans les choix des politiques territoriales. Martin Vanier montre bien la portée du débat et ses conséquences politiques : « La question périurbaine, avatar moderne des rapports villes-campagnes, est énoncée systématiquement comme le champ de la catastrophe tous azimuts.(...) Tout se passe comme si le périurbain (l’espace, comme l’individu qui le peuple), égoïste dans sa version solvable, à la dérive dans l’autre, concentrait ce que la société stigmatise en elle : l’individualisme, le gâchis des ressources un moment abondantes, le refus des formes solidaires d’aménagement et de gestion de l’espace, la dé-liaison sociale, la banalisation des spécificités territoriales, la perte des identités... Comble de la preuve : aujourd’hui le périurbain voterait FN, comme naguère certaines banlieues se sont construites une identité en votant « rouge », tandis que villes et campagnes continuent de distribuer plus sagement leurs mandats à des partis gouvernementaux. Somme toute, si le périurbain constituait une quelconque « nouvelle frontière », celle de la transformation sociale, le moins qu’on puisse dire c’est que la société, ou plutôt ses experts, ses chercheurs, n’en ont pas en France une vision très optimiste. » [4]

Autant de questions, qui, aussi étrange que cela puisse paraître, pourraient passionner nos élèves. D’autres travaux suivront, dans les années futures. L’école de Saint-Martory n’a pas fini de creuser ce sillon. L’an prochain, il faudrait écrire un nouveau livre...

« 3000 photos... 12 cartes postales »

[1Voir sur ce sujet : Recours aux sources, de Yvanne Chenouf, A.L. n°119 (septembre 2012) / Cartographies de déplacements en maternelle, de Carole Donini, A.L. n°124 (décembre 2013) / Les vacances d’été, un dossier pour le journal de l’école, de Laurence Dauguet, A.L. n°124 (décembre 2013)

[2Durant une année scolaire, des enfants de cycle 3 ont conduit des entretiens avec des personnes du village, pour essayer de comprendre leur rapport au territoire, leur attachement comme leurs regrets, leurs choix, leurs contraintes... Ces entretiens, systématiquement réécrits avec le point de vue d’enfants d’aujourd’hui, ont été publiés sous le titre Gens de Saint-Martory, en juin 2012

[3Éducation à la citoyenneté / Raymond MiLLot / A.L. n°117 ; p.79.

[4Martin VANIER, Rural - Urbain : qu’est-ce qu’on ne sait pas ? 2012